Après deux heures de navigation, nous avions parcouru une dizaine de
milles et nous nous trouvions au large des brisants septentrional du
Libenter, le vent est passé à force 7 et les creux à plus de cinq mètre
; cela devenait d'autant plus dangereux que pour parer les roches de
Portsall, j'étais obligé d' aller plus au large où les conditions de
vent et de mer étaient pires autant que je pouvais en juger car
j'apercevais deux trois mâts allant vers Brest et marchant au moteur à
sec de toile, avec le beaupré dans la plume. Mon bateau n'étant pas
prévu pour de tels conditions, malgré son excellent comportement jusque
là, je décidais donc de faire demi-tour et de me mettre à l'abri à
l'Aber-Wrac'h, mais le vent ayant refusé, cela m'obligerait à tirer des
bords au près serré dans le chenal de la Malouine qui est déjà
dangereux en temps normal.
Le seul abri possible se trouvant derrière l'ile Vierge (ile Vénan) à
environ 3 nautiques, je décide de le rejoindre au largue à allure
réduite, les déferlantes arrivant par mon travers tribord et
m'obligeant à lofer à chaque fois pour diminuer l'impact, de plus,
cette route me faisait passer en bordure du plateau du Libenter, la ou
des collègues de la SNSM avaient perdu la vie il y a une quinzaine
d'années, mais je n'avais plus d'autre choix, par précaution j'avais
remonter la dérive juste ce qu'il fallait pour tenir mon cap et je
tenais l'écoute de grand voile à la main libérée de son taquet
coinceur, heureusement, car j'ai aperçu une déferlante croisée énorme
(due à la remontée des fonds et du vent contre courant) nous tomber
dessus couchant le bateau jusqu'au dessus du plat-bord et nous éjectant
Serge et moi en une fraction de seconde par dessus bord.
Sous l'impact de la vague, le bateau a glissé vers nous du fait de sa
largeur et du peu de dérive et de tirant d'eau (20 centimètres), et
s'est redressé de suite, Serge s'est accroché au gui (bôme) que j'avais
largué, je me suis hissé à bord rapidement et j'ai aidé mon copain à
faire de même ; entre temps le cockpit du bateau s'était complètement
vidé, heureusement que nous avions mis les sécurités sur les capots de
coffre et de descente. Plus de peur que de mal, Serge saignait un peu
sur la pommette gauche " en fait, il s'agissait d'une abrasion formant
brûlure" suite au frottement sur un bout lors de son éjection.
J'ai juste perdu un cale pieds que j'avais installé dans le cockpit
étant donné sa largeur, Serge qui avait son portable dans sa poche l'a
retrouvé H.S vu
son bain ALLO. Nous sommes repartis complètement trempés et, deux heures
après, transit de froid, nous étions à l'abri sur un corps-mort
derrière l'ile Vénan. La nuit fut très agitée jusqu'à 3H du matin, il y
a eu 40 à 50 noeuds de vent avec rafales nous faisant pivoter de 180°
sur notre amarre.
Le 10 juillet à 6 H du matin, le calme est revenu. Après un rapide
déjeuner, nous quittons notre abri à 7 h et reprenons notre route vers
Brest. En repassant devant l'Aber Wrac'h, nous voyons la Cancalaise
en sortir et nous faisons la course, elle nous doublera au phare du
Four, ce faisant, son équipage lève le pouce et nous applaudit, nous
sommes très fiers.
La rentrée dans le goulet fut épique, à mi-marée descendante, vent force 4 à 5 contre courant, et grosse houle résiduelle de la tempête de la veille.
Record de vitesse en surf plus que sportif, j'avais du mal à tenir la barre à deux mains,
9,4 noeuds enregistrés sur GPS fixe Garmin 178C et sur le portable GPS
72, 8,2 noeuds sous foc seul, Dominique, le patron du chantier PLASMOR,
constructeur de mon voilier, ne m'a pas cru avant de voir les
enregistrements des GPS. Pour le retour, le CROSS-CORSEN annonçait un
vent ouest à nord-ouest de force 3 à 5, au lieu de ça, nous avons dû
marcher au moteur et à la voile depuis la pointe Saint Mathieu jusqu'à
6 milles de Kerlouan où le vent prévu est monté tardivement, nous
permettant de faire une arrivée très rapide.
Pour revenir sur notre accident qui aurait pu être dramatique, je tiens
à préciser que j'avais tout le matériel de sécurité et même plus, à
portée de main, dans la cabine ou dans les coffres à l'abri des
intempéries et inaccessibles du fait de la fermeture des ouvertures à
cause de la tempête.
La bouée fer à cheval et son feu à sa place, mais personne pour la
jeter, nous étions à l'extérieur, Serge avait son gilet gonflable
pressiostatique PLASTIMO le même que ceux de la SNSM mais il n'a pas
fonctionné, moi je n'en mets plus depuis que j'ai failli me noyer lors
d'un sauvetage délicat car le foutu gilet classique de l'époque
m'empêchait de nager correctement et je buvais la tasse en remorquant
la victime.
Depuis, je préfère une combinaison de plongée que je
n'ai pu emporter, car il a fallu faire de la place pour 11 jours
d'autonomie complète pour deux, voir plus avec les invités, vivres,
boissons, vêtements.
u niveau sécurité, j'avais aussi des harnais, mais en cas de
retournement, s'ils sont trop courts, on prend le bateau sur la tête ;
dans le cas contraire, par exemple, lors d'une éjection, on peut se
faire étrangler ou s'emmêler dans la ligne de vie. En conclusion, je
pense qu'une des meilleures solutions serait le port de la combinaison
de plongée qui protège du froid, des chocs et de la noyade dans la
mesure, où un dispositif assure le retournement en cas d'évanouissement.
De plus, il serait opportun de mettre le matériel de sécurité + VHF et
aliments, dans un bidon étanche placé à l'arrière du navire et
accessible dans toutes les positions que peut prendre celui-ci.
La
vie est pleine de risques tous les jours, on peut essayer de les
minimiser, voire les refuser comme certains mais cela ne s'appelle plus
vivre mais vivoter.
En ce qui concerne mon voilier, je suis très satisfait de son comportement.
Il encaisse bien plus que prévu, cela vaut mieux dans les coins
malfamés et mal pavés du Finistère Nord où je navigue et où la météo
est plus que changeante.
Jacques DIERRE