Expedition kayak en Patagonie (4)

Christian Clot et Mélusine Mallender ont entrepris une expédition en marche à pied et kayak de mer, entre terre et mer
: « l’expédition Hielo Continental ».

Juin 2009 – vers Puerto Natales puis Punta Arenas.

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Notre navigation vers le Nord

La navigation vers le nord s’est plus ou moins divisée en deux parties. En montant vers le Nord, Nord Ouest, plus proche des accès direct à l’océan Pacifique, la reconnaissance s’est principalement axée sur les sites de vie des Indiens Kaweskars, qui occupaient plus volontiers ces secteurs. Une rencontre fortuite nous a beaucoup aidé à orienter nos recherches : une lancha de pêche, la seule que nous croiserons de tous le trajet, avec à son bord deux personnes dont Juan, l’un des derniers kaweskars. En passant deux jours avec eux, Ils ont pu nous indiquer des plages pas toujours évidentes à trouver, cachées au fond de baies peu visibles ou protégées par la touffue forêt magellanne.

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Au nord, l’étape au très difficilement accessible phare San Pedro nous a non seulement permis de nous reposer mais aussi de découvrir la vie de ces gardiens isolés du monde – une tradition qui s’est malheureusement perdue en France avec la fermeture il y a quelques années du dernier phare habité.
Seul un ponton s’avançant dans le Pacifique à plusieurs mètres de hauteur, surplombant des rochers de plusieurs dizaines de mètres de profondeur permet d’accoster à l’île. Une opération délicate qu’aucun bateau, sinon le ravitailleur de l’armée, ne s’amuse à entreprendre. Une petite folie avec nos kayaks, rendue possible avec la seule aide d’une météo soudainement clémente pour une matinée…

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Je préfère ne pas parler du départ, qui aurait pu se terminer avec la transformation d’un de nos kayaks (Kala) en nouveau concept de sous-marin miniature sans l’aide de deux des gardiens dont l’un n’a pas hésité à sauter à l’eau pour m’aider à retenir cette tentative d’échappée belle de Kala.
La seconde partie, en redescendant vers le Sud, a été plus axée sur les glaciers du Hielo Continental, dont de moins en moins arrivent jusqu’à l’eau des fjords. Le recul de la plupart de ces glaciers est époustouflant, et les roches portent les traces béantes et bien visibles de la rapidité de ce recul, atteignant pour certain 100 à 200 mètres par an. Un seul petit rebelle a décidé de dénoncer avec force cette diminution massive de la plus grande réserve d’eau douce continentale du monde puisque le glacier Pio XI ne cesse d’avancer avec un bon ratio… alors qu’il est situé à moins de 10 kilomètres d’autres glaciers en profond recul.

Cette petite anomalie positive crée un charmant mystère pour les scientifiques qui viennent enfin de se dire qu’une petite étude serait intéressante, malgré l’accès et la mise en place complexe de ces recherches. Malgré cette chronique d’une mort annoncée pour glace millénaire, ces glaciers restent des perles uniques, bien protégées au fond de fjords souvent difficiles d’accès pour nos kayaks en raison des forts courants tournants, ce qui nous a fait encore plus apprécier ces navigations, jalonnées de mini-icebergs, au pied de ces géants majestueux.

Notre plus grand ennemi n’aura finalement ni été le froid (oscillant autours de 0 à 2°C) ni l’humidité pourtant désagréablement omniprésente dans ces canaux (depuis 6 ans une station de mesure installée dans le fjord Iceberg a montré des ratios de précipitations annuelles de plus de 10’000 mm, l’une des plus forte au monde), mais la nuit. Une nuit qui peine le matin à quitter sont lit douillet bien calée au creux des canaux, augmentée encore par la présence quasi permanente d’une dense couche de nuages, et qui tente de venir le plus rapidement possible s’y recoucher. Joueuse, elle a rapidement fait de nous cacher les côtes –même en navigant au plus près- et par conséquent les rares lieux possible pour y construire un camp, même précaire.

Combien de fois il nous a fallu dans la nuit tailler dans les arbres un petit espace pour nous y blottir en attendant de pouvoir repartir à l’aube naissante. Combien de fois avons-nous vu défiler ces côtes sans y découvrir le moindre interstice, la moindre faille, ne serait-ce que pour s’arrêter pour assouvir un besoin naturel. Sans aucune notion des plages possibles, des ouvertures dans la forêt, nous ne pouvons nous fier à aucune carte pour cette recherche qui devient une obsession à mesure que la journée avance. Un état qui nous rapproche –de loin bien entendu- de la découverte de ces labyrinthiques canaux par les premiers navigateurs européens. Au moins sommes-nous ainsi persuadés que chaque plage où nous pouvons poser un camp a été occupée par des Kaweskars, qui devaient parfaitement connaître chaque lieu et la distance qui sépare chacun d’eux.

En arrivant à Puerto Eden, havre de repos pour nous, comme toujours toutes ces difficultés se sont estompées pour ne laisser que la splendeur de cet univers et des animaux marins ou aériens qui nous ont sans cesse accompagnés occuper nos esprits… et nous assurer de trouver le courage pour repartir rapidement vers Puerto Natales, vers encore plus de froid, de nuit et de forêt…

Mardi 2 juin 2009 – Vers le sud
Nous voilà depuis 2 jours repartis vers le Sud, vers la dernière partie de notre expédition. Une trentaine de jours sans doute pour rallier Puerto Natales, puis rapidement Punta Arenas. Les dates de notre retour en France en juillet ne obligent à accélérer un peu notre progression, et à effectuer un nombre de kilomètre par jour bien supérieur à notre moyenne journalière si nous voulons effectuer malgré tout des reconnaissances intéressantes. Un défi en soit, une nouvelle expédition, qui correspond sous cette forme à une autre partie de la vie des Kaweskars : lors de l’échouage d’une baleine, il fallait faire vite, très vite, pour avertir les autres canots et arriver sur les lieux avant que la viande ne soit trop avariée. De même lors de certaines chasses qui demandaient parfois plusieurs jours de course pour suivre les animaux. Ils étaient alors plusieurs par canots, apte à se relayer aux pagaies, un avantage sur nous –sans parler bien entendu de leur connaissance des lieux et adaptation au milieu- que nous compensons par un matériel à priori plus rapide avec nos kayaks. Nous ne pourrons que vous dire, dans un peu plus d’un mois, si nous avons réussi notre pari ou si nous sommes condamnés à rentrer en kayak jusqu’en France car notre avion est parti sans nous. Finalement, quelques milliers de kilomètres de plus ou de moins… L’ultime partie de notre périple, dans les montagnes de l’Est, vers des vestiges correspondant cette fois aux Tehuelches et qui devait compléter notre rencontre avec ce peuple devra être un peu reportée, sans doute à l’automne. Mais il est trop tôt pour cela.

Pour l’heure, après les avoir révisés aussi bien que possible, nous avons retrouvés nos kayaks Kala et Lola, les forêts indomptées, les paysages délurés, les nuits qui grignotent le soleil et les pluies qui nous accompagnent avec constance. Mais le nouveau froid, cette fois congelant, pourrait enfin les transformer en neige. Nos doigts que nous ne pouvons ganter pour pagayer s’en plaignent et nous le font comprendre de douleurs régulières, mais le reste de nos corps et équipement ne devraient pas s’en plaindre.
A bientôt depuis les canaux patagons !

© Hielo Continental 2009 – Christian Clot

=> Le Blog de l’expédition Hielo Continental

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