Groenland : la côte ouest en Catchiky

Défi au pays des glaces.

Défi de naviguer à contre du puissant courant de dérive est-Groenlandais et des monceaux de glaces qu’il charrie. Défi de longer une côte désertique plantée de falaises verticales, de pics de 1500 mètres et de glaciers de 40 kms sans autre trace d’humanité que 3500 personnes et 2 uniques communautés sur 2700 kms de côte glacée. Défi de vouloir monter le plus au nord possible entre débâcle d’été et tempêtes d’hiver et passer tout l’été dans le haut arctique sans revenir au point de départ. Et pourtant, l’aventure, soutenue par « la bourse de l’aventure 2001 PLASMOR/ AJ PAIMPOL » et l’équipe du voilier d’exploration polaire VAGABOND (transport des Catchiky jusqu’au Groenland, dépôts de vivres, secours éventuel et récupération) s’avérait possible. Début juillet dès la sortie de l’hélico nous retrouvons nos Catchiky en parfait état sur le toit de Vagabond devant Ammassalik.

Il fait beau et presque 20°C et il y a si peu de glaces qu’il nous tarde de filer plein nord. Mais auparavant il faut tout conditionner pour nos 4 premières semaines d’expédition. Depuis les sachets de lyophilisé jusqu’à la colle des kits de réparation pour les combis sèches, nous avons décidé de tout partager à équivalence entre les 2 kayaks. Histoire d’assurer un plus de sécurité si l’un des bateaux venait à disparaître entre 2 plaques de banquise. Les inévitables problèmes de dernière minute résolus et les communications satellites calées avec Vagabond nous pensons pouvoir retrouver nos 2 dépôts sans trop de difficultés. Enfin sur l’eau.

Mer calme, comme souvent en arctique. La navigation dans les fjords est un plaisir fantastique et déjà nous glissons entre les montagnes, passons d’un fjord à l’autre en contournant l’archipel d’Ammassalik. La glace éparse ne gêne pas notre marche mais chaque iceberg nous attire et j’ai la tentation permanente de ressortir l’appareil photo. Ce blanc m’hypnotise.

Quelques jours plus tard nous n’avons rencontré qu’un canot, un chasseur, qui a fait un détour pour nous saluer. Sensation grisante d’être déjà bien loin du monde. L’air est si calme, l’eau si limpide. Tellement transparente que je vois les fonds monter et descendre sous l’étrave. Aucun poisson. Flétan et morue se baladent dans les grands fonds. La pêche sera difficile. Nous avançons vite, prenant la mesure de nos bateaux et de leur chargement.

En ce début de parcours ils sont lourds, presque 80 kg chaque et le plus dur pour notre dos ce sont les petits portages auxquels nous avons droit de temps en temps. Heureusement pour l’instant nous trouvons encore plages et dalles lissées par les glaciers pour bivouaquer. Mais nous savons bien que cela ne durera pas. Maisons multicolores en vues. Sermiligiaq sera notre dernier contact avec la civilisation et la rencontre est fantastique. Une bande de gamins nous prend en charge et nous emmène partout derrière eux. Des jours et des jours ont passés et la progression s’effectue au ralenti. Nous cherchons un passage dans une succession de labyrinthes de glaces enchevêtrés et traversons à contre ce puzzle en vrac de bouts de banquise et d’icebergs emporté par les courants.

La glace ne cesse de se briser avec des bruits de bout de verre contre la paroi des Catchiky. Des passages s’ouvrent quelques secondes mais il suffirait que ça se resserre un peu pour que nous soyons écrasé par des centaines de milliers de tonnes. Aujourd’hui ciel polaire, bas et gris comme je les aime. Silence total et mer blanche à perte de vue. Avancer, faire ½ tour, réessayer, reculer, attendre, avancer à nouveau, lot quotidien du kayakiste polaire. Oubliées les moyennes horaires et les étapes calculées à l’avance. Cette nature enseigne l’humilité et la discrétion. Passer au pied d’un géant endormi sans faire de bruit, sans parler, sans laisser à l’eau qui goutte au bout des pagaies le droit de troubler ce silence monacal. L’iceberg est roi. Au-dessus de moi 100 m de falaise cristalline, en dessous 600 ou 900 m. Instants magiques !

Nous doublons nombre de caps dangereux où les courants sont si forts qu’ils nous embarquent sur des rivières d’eaux vives entre les icebergs. Bivouac après bivouac nous récupérons les dépôt 1 puis 2 et profitons des jours de vent (NE 6 à 7 beaufort) pour marcher sur la pierre pourrie par le gel. Les kayaks sont définitivement seuls et remontent des milles et des milles de falaises à pic, uniquement interrompues quand un nouveau glacier vient s’épancher vers la mer. Des pans colossaux s’en détachent et explosent avec des grondements de tonnerre. Naissance d’icebergs hors normes, un kilomètre pour le plus grand ! Presque aussitôt des trains de vagues nous secouent et nous faisons bouchon au milieu des débris dangereux et en équilibre précaire.

Nous tirons d’île en île, parfois dans le brouillard, en restant à 5 ou 6 milles de la côte défendue par une infranchissable barrière blanche et passons 10 ou 12 h par jour à bord. Nos cartes sont si imprécises qu’il est impossible de savoir si nous pourrons débarquer le soir et chaque navigation se termine par un périlleux accostage en escalade. Rythme calqué sur la nature, nous avons profité des journées sans nuit, mais l’obscurité revient de plus en plus et les températures chutent. Après une dernière étape magnifique et 27 milles au pied de la calotte polaire et de l’un des plus beau paysage du monde, l’expé se termine. Comme un signe en ce début septembre, 72 heures d’une tempête destructrice en profitent pour réduire le paysage flottant à un immense champ de mines glacées et disloquées, le brash. 2 mois dans les solitudes glacées et 320 milles parcourus sur la plus dure des côtes Groenlandaises. Mystérieuse, inexplorée et totalement inhabitée, la côte Est du Groenland est bien l’Everest du kayak de mer !

Christian Morel

Expédition faite en 2001 par CHRISTIAN MOREL et FRANCOIS DONAY

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